Anatole Le BrazL'Incendie du Vendredi Saint

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L'Incendie du Vendredi Saint

Anatole Le Braz

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À Mademoiselle Marie Butts.

I

« Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez : nous ferons comme lui. »

La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.

Et voilà comment, le 10 avril 1896,—un jour de Vendredi Saint,—le chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.

C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.

—Houp! fit-il, en rassemblant les guides.

L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui, comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la forêt.

Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères aveugles d’élément,—ses drames.

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Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux choses l’approche auguste de la nuit! Nous achevions de gravir la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais:

—Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre Mamm-Goz!

La Mamm-Goz, la « grand’mère », ah! comme cette appellation toute filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous allions entrer!

D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.

II

Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un : « Tonnerre de Dieu! » qui n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.

—Quoi donc? Qu’est-ce qui ne va pas? demandai-je, un peu effaré.

La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles sylvestres vers le septentrion.

L’œil des « boisiers » est comme celui des marins : il fore les lointains avec l’acuité d’une vrille ; il discerne l’indiscernable.

—Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement ennuyé.

—Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude!

—Il y a... il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.

—Non! où?

—Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz?

—À merveille.

—Eh bien! fixez votre attention de ce côté... N’apercevez-vous pas comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des arbres?

J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le fond plus pâle du firmament nocturne.

—Soit! Patientons une minute, dit Hernoy.

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Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile, arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.

—Quand je vous le disais! s’écria mon ami.

Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en sursaut.

Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.

Hernoy cingla sa bête d’une « mèchée ».

—Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire dans notre Cornouaille des bois!... Et moi qui m’étais tant promis de savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre intention, des truites superbes, vous verrez,—de celles que notre recteur, qui s’y connaît, appelle « des truites de Vendredi Saint ».

Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une idée subite:

—Au fait... Comment n’y ai-je pas songé? Mais nous y sommes, au Vendredi Saint!

Et, avec un hochement de tête, il ajouta:

—Plus de doute... C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire...

—Quelle histoire, Claude? Vous parlez par énigmes... Je ne saisis pas très bien le rapport entre cet incendie...

—Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas? Vous aurez vite fait de comprendre... Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre... Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.

III

Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert. Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants, échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de « Mon Jésus miséricorde! » et de « Tout de même, aussi donc! ». Le reste de la population valide avait gagné le bois.

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—Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame Hernoy.

Après quoi, se tournant vers sa femme:

—Et nous, notre avoine est-elle prête?

—Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.

—Ah! qui ça?

—Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à t’entretenir... Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à manger.

—Parfait! Nous allons avoir des détails sur l’incendie... Et quel beau type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan!... Regardez plutôt, me chuchota Claude, comme nous passions à table.

Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti : tout jeune—vingt-cinq ans peut-être—cet homme était beau, en effet, beau, c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière, qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de cuir brut.

Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.

—J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais... Est-ce que vous êtes originaire de la paroisse? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).

—Oh! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des bois.

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—À propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz?

—Le troisième, acquiesça le jeune homme.

—Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi Saint... Saisissez-vous maintenant le rapport?

—S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.

—Ouais! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce qu’il veut.

—Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps... C’est du moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.

—Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de Kerveltrec?... N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille?

—Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus charmante que jamais, répondit Hernoy; car, si la voix du peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir... Inutile de baisser la tête, Jozon... Je trouve même, entre nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait encore l’autre jour : depuis quatre ans que tu es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi : tu l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend... Et, tiens! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès?

—Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.

—Il te l’a donc dit?

—Presque.

—Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille, les amoureux évincés se vengent sur le père. « Ah! elle fait fi de nous, la Rouzès! Eh bien! le vieux trinquera pour elle! Ou il perdra sa place de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder ». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi!

Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.

IV

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Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément le cours de nos pensées : la pêche miraculeuse de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.

De nouveau, le jeune homme sourit :

—C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.

Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur :

—Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre?

L’objection était directe.

—Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à moi-même.

Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une voix lente :

—Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.

—Hein! Qu’est-ce à dire? balbutia Claude, interloqué.

—Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il n’a que faire... Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité se sache : tant pis pour qui en devra pâtir... Voyons, réfléchissez! Si c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés, les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix!

Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme une lueur d’orage.

—Non! non! À chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le maire, avant que vous n’y montiez... Je ne me doutais pas que vous seriez en compagnie; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me désignant.

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—Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant lui aussi librement que devant moi.

—Oh! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne, repartit le chef sabotier. Donc, voici : Bertrand Rouzès est un hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.

—Diable! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui qui met le feu.

—Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint... non, de quel Vendredi Infernal, on le met! affirma le jeune homme avec une énergie presque sauvage.

—T’offrirais-tu à le prouver?

—Je ne suis pas venu pour autre chose... La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas? Eh bien, monsieur le maire, il ne tient qu’à vous de le recueillir : je me charge, moi, de le lui arracher.

—Où? Quand? Comment?

—Le plus tôt sera le mieux... Mais peut-être que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir?

—Si fait! Mon ami sait bien que mon devoir de maire...

Je ne le laissai pas achever.

—Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si, cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.

—Foi de Dieu, non! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve; c’est pour vous que ce sera une corvée... Il est vrai que, par la même occasion, vous verrez la brûlerie... C’est une chose à voir... Dans ce moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants... J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et beau... Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu de temps une pareille flambée! Et par un jour de calme encore! Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise!

—À t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment le maire.

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Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer. Il répliqua :

—C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès... Après, si vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous guetter... L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien... Pour le reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.

—Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous... Mais prends au moins le coup du départ.

—Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son feutre montagnard que décorait une plume de ramier.

Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il se dirigea vers la porte.

[1] Skan équivaut en breton au français « léger ».

V

Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.

Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.

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—Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes leur état civil. À force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de « cousins ». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices du monde... Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus probes et les plus loyaux des hommes.

« La parole du sabotier est aussi sûre que son coup de hache », dit le proverbe... Il n’y a que les gardes avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le vieux sanglier de Kerveltrec... Car il n’a pas toujours été commode, Bertrand Rouzès... C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent les méchantes langues.

—Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?

—Il faut croire.

—L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.

—Tout cela n’est pas net, évidemment... Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.

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Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.

—Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.

Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de l’océan d’arbres.

—Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc druidique.

Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les moignons calcinés de leurs maîtresses branches : on eût dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu.

Sur le pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin, immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à circonscrire le fléau.

—N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.

—Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.

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Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite lanterne allumée.

—Venez, dit-il.

Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à un « placître », une manière de rond-point gazonné que des hêtres lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint; puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs :

—Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.

La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres. Claude préféra me céder le pas :

—C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.

Je parvins, non sans peine, à épeler :

VENDREDI SAINT, 1884.

—C’est bien cela, confirma le chef sabotier.

—Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre? demanda-t-il à Jozon Skan.

—C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.

—Et s’il fait mine de ne rien savoir?

—Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers le hallier.

VI

Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient dénoncé notre arrivée.

—Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.

Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.

—C’est monsieur le maire, Jeanne..., avec un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, prévint le chef sabotier.

La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des sièges.

—Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.

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Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes bretonnes sous le nom de corn-boud et, campée sur le seuil, en tira trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche de son « justin » de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de Carhaix :

—Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?

—Bien sûr que non, fit-elle avec élan..., si toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi... D’ailleurs, il ne saurait tarder...

—Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.

Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.

—C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.

—Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les péchés des pères.

Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.

Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.

—Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher avec des pincettes.

Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille l’étonna.

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—Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?

Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta :

—C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie... Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.

—Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages... Ah! poursuivit-il, en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en! Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup : car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur...

—Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être abandonnées toutes, après enquête... Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs... Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de collets et même aux ramasseurs de bois mort.

—Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel il s’assit lourdement.

—Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères réunis... J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et souhaiter qu’il vous arrivât malheur.

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—Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui manquent en forêt... Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y mettre le feu... Puis, soyez juste, monsieur le maire : à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.

—J’en conviens, Bertrand : je n’ai pas oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel changement inespéré s’était produit en vous.

—Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal!

Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer une observation :

—Douze ans, dites-vous?

C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle au bond :

—Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert : qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?

La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla :

—Le placître des Grands-Hêtres... Le Vendredi Saint...

Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit :

—Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?

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—Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables... Au nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et parlez!

Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des flammes lointaines, et, finalement, répondit :

—Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.

Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua littéralement sur son billot.

VII

—Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.

Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.

—Toi! D’où sors-tu et de... de quoi te mêles-tu? bégaya le forestier, dont la face avait blêmi.

Très calme, en apparence, le jeune homme riposta :

—Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs; et, puisque vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela douze ans, jour pour jour, eh bien! je vais, avec votre permission vous le remémorer.

—Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre ans?

—Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres... J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le « hêtre aux fourmis ».

L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer rouge :

—Non!... Tu ne diras pas... Je ne veux pas!

—Il le faut, Bertrand Rouzès; on ne peut pas vous laisser mentir plus longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de la vérité.

—Par pitié, Jozon!

—Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans l’herbe?

Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura :

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—J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi...

Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée :

—Au moins que je vous explique, monsieur le maire... C’était une de ces années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes chiens sur le flanc : ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait... Une d’elles me fut volée, le 7 avril. L’autre... Ah! Jour de Dieu! s’écria-t-il, plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi!

Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens :

—L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire dans son chapeau.

—Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres... C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là! Et surtout cette année-là!... Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je viens de conter...

—Je vois ça, dit Claude : Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas? Il avait quel âge?

—Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de privations et de faim, gronda le chef sabotier.

—Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions. Il roule à terre...

—Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.

—Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi...

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—Il crie : « Vous ne me fouetterez pas... Je ne suis pas un de vos chiens, race de livrée! » Et vous lui répondez : « Non, tu es de ceux qui les empoisonnent, graine de bagne! »

—Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me restent aux doigts...

—Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès; vous l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre barbe, partout où il a pu...

—En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.

—Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du hêtre : « Pour l’amour du Christ! C’est jour de Vendredi Saint... Ne me frappez pas! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le bourreau du Calvaire! »

—Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire!... À partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai dit? Qu’est-ce que j’ai fait!...

Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef sabotier se pencha vers le garde :

—Vous avez dit, Bertrand Rouzès : « Puisque je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle du mauvais larron ». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous l’avez fait.

—Quoi? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même angoisse tragique qui m’oppressait.

—Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une femme.

—Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.

—Allons! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant l’épaule du garde.

Celui-ci marmonna, le front baissé :

—Si, monsieur le maire... Je le liai avec la corde de la vache, et je m’en allai.

Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de la mienne.

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—Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite... Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle : l’arbre en question n’était autre que le hêtre aux fourmis.

Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu :

—Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à la fourmilière.

—L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord... D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut, excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et que les gardes de votre espèce étaient bien méchants... Quand vous l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à lui... La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes...

—Assez! Jozon... Grâce pour nous, sinon pour le garde! implora Claude avec véhémence.

Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier, cependant, repartait :

—Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir, englué le corps. À quelque chose malheur est bon... De même, sans leurs picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie...

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—Tais-toi, Jozon! Je l’entends encore... gémit lamentablement le garde. Ma femme en eut un vomissement de sang,—l’avant-dernier. Je la laissai pour me précipiter au secours de l’autre... Il n’y avait plus personne auprès de l’arbre.

—Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès...

Oui, des chercheurs d’aubaine, des « malandrins », comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard... Et maintenant, si vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de très entamées que les cuisses et les hanches... Le plus long à guérir, ce fut l’esprit.

Pendant plus de deux années, Job ar Merrien, « Joseph des Fourmis », comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait oublié son nom comme le reste,—pendant plus de deux années, Job ar Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent... Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à sermonner sur le crucifiement... Ce fut comme si la foudre lui eût traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi de Joseph Broudic,—car du même coup il avait retrouvé son nom, son triste nom de misère,—que, du jour où il serait un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès...

Ce soir, c’est la troisième fois en trois ans qu’il se tient parole,—ajouta le chef sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique chevauchée des flammes.

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À ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre délivrance.

—Oh! pas un mot devant elle, Jozon! supplia le garde, à voix basse.

Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa :

—Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne?

—J’ai fait du mieux que j’ai pu; tout de même elle se languit de vous... Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint... Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin de vous...

Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel :

—Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le moins que je l’annonce à la principale intéressée...

Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir? Par quelle aberration soudaine osait-il parler de « bonne nouvelle » dans cette maison, devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et presque à notre face, dans la nuit?... En prononçant les derniers mots, il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.

—Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi nous causions ici?

Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une blancheur.

—Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire... La vieille des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour personne...

—Ah! Et laquelle donc?

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—Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice des gens du bois, en vous révélant le nom du « cousin » qui, tous les ans, boute le feu au Barroz.

—En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy; mais je gage que la vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander à ton père en échange.

—Non.

—Eh bien! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi pour mari.

—Oh! du profond de mon cœur! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.

Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et fondit en sanglots.

Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse :

—En route, Bertrand Rouzès! N’oublions pas que la forêt brûle et que notre place est au feu!...

VIII

C’est par une lettre de Claude Hernoy que s’ouvrent ces pages; c’est également une lettre de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait à la date du 25 avril, onze jours juste après notre émouvante arrivée à Saint-Servais :

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« ... Quant à la brûlerie du Barroz, vous pouvez dire : Paix à ses cendres! Je viens, ce matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer « unis par le mariage » Jeanne-Marie-Émilie Rouzès et Joseph Broudic, surnommé Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte comme exerçant la profession de garde-forestier au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune. Oui, celui qui s’était juré de détruire le Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier aux propriétaires que, sous la gérance du jeune druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite qui lui permettra de retourner en son pays de Carhaix planter ses choux. De sorte que, pour m’exprimer comme dans nos parages, tout le monde sont contents. J’imagine que vous le serez autant que votre

»CLAUDE HERNOY.

»Post-scriptum.—Au nombre des arbres de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine coupe d’automne se trouve, paraît-il, le « hêtre aux fourmis ». Amen. »

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