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FreeLe jeu de Backgammon
Prosper Mérimée
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Les voiles restaient immobiles, accrochées aux mâts ; la mer était lisse comme du verre ; la chaleur était étouffante, et le calme décourageant.
Lors d’un voyage en mer, les ressources de divertissement à la disposition des passagers à bord d’un navire s’épuisent rapidement. Quiconque a passé quatre mois ensemble dans une maison en bois de cent vingt pieds de long connaît ce fait, hélas ! bien trop bien. Quand vous voyez le premier lieutenant venir vers vous, vous savez qu’il commencera d’abord à parler de Rio de Janeiro, d’où il vient ; puis du célèbre pont d’Essling, qu’il a vu construire par les gardes marins auxquels il appartenait. Après le quinzième jour, vous connaissez parfaitement les expressions qu’il affectionne, même la ponctuation de ses phrases et les différentes intonations de sa voix. Quand prononçait-il pour la première fois, dans son récit, le mot « empereur » sans y revenir tristement ? Il ajoutait invariablement : « Si vous l’aviez seulement vu alors ! » (trois points d’exclamation pour signifier son admiration).
Et l’incident du cheval du trompettiste, et la balle qui rebondit et emporta une cartouchière contenant sept mille cinq cents francs en argent et en bijoux, etc., etc. Le second lieutenant est un grand politicien ; il fait chaque jour des remarques critiques sur le dernier numéro du Constitutionnel qu’il a apporté de Brest, ou, s’il quitte les sublimes hauteurs de la politique pour descendre dans le domaine de la littérature, il vous corrige sur le dernier vaudeville qu’il a vu jouer. Bon Dieu ! Le commissaire de la Marine a une histoire très intéressante à raconter. Comme il nous a enchantés la première fois qu’il nous a raconté son évasion du ponton de Cadix, mais, à la vingtième répétition, croyez-moi, c’est à peine supportable ! Et les lieutenants et les élèves-officiers ! Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux sur la tête. En général, le capitaine est la personne la moins ennuyeuse à bord.
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Les voiles restaient immobiles, accrochées aux mâts ; la mer était lisse comme du verre ; la chaleur était étouffante, et le calme décourageant.
Lors d’un voyage en mer, les ressources de divertissement à la disposition des passagers à bord d’un navire s’épuisent rapidement. Quiconque a passé quatre mois ensemble dans une maison en bois de cent vingt pieds de long connaît ce fait, hélas ! bien trop bien. Quand vous voyez le premier lieutenant venir vers vous, vous savez qu’il commencera d’abord à parler de Rio de Janeiro, d’où il vient ; puis du célèbre pont d’Essling, qu’il a vu construire par les gardes marins auxquels il appartenait. Après le quinzième jour, vous connaissez parfaitement les expressions qu’il affectionne, même la ponctuation de ses phrases et les différentes intonations de sa voix. Quand prononçait-il pour la première fois, dans son récit, le mot « empereur » sans y revenir tristement ? Il ajoutait invariablement : « Si vous l’aviez seulement vu alors ! » (trois points d’exclamation pour signifier son admiration).
Et l’incident du cheval du trompettiste, et la balle qui rebondit et emporta une cartouchière contenant sept mille cinq cents francs en argent et en bijoux, etc., etc. Le second lieutenant est un grand politicien ; il fait chaque jour des remarques critiques sur le dernier numéro du _Constitutionnel_ qu’il a apporté de Brest, ou, s’il quitte les sublimes hauteurs de la politique pour descendre dans le domaine de la littérature, il vous corrige sur le dernier vaudeville qu’il a vu jouer. Bon Dieu ! Le commissaire de la Marine a une histoire très intéressante à raconter. Comme il nous a enchantés la première fois qu’il nous a raconté son évasion du ponton de Cadix, mais, à la vingtième répétition, croyez-moi, c’est à peine supportable ! Et les lieutenants et les élèves-officiers ! Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux sur la tête. En général, le capitaine est la personne la moins ennuyeuse à bord.Dans sa position de commandant despotique, il est en état d’hostilité secrète envers tout l’état-major ; il agace et opprime parfois, mais il y a un certain plaisir à s’indigner contre lui. S’il est furieusement en colère contre certains de ses subordonnés, son ton supérieur est un plaisir à écouter, ce qui constitue une légère consolation.
À bord du navire sur lequel je naviguais, les officiers étaient des types formidables, tous de bonne compagnie, se plaisant les uns les autres comme des frères, mais qui s'ennuyaient tout de même les uns des autres. Le capitaine était l'homme le plus gentil qui soit, et, ce qui est très rare, il n'était pas du tout un homme qui se mêle de tout. Il était toujours peu enclin à exercer son pouvoir autoritaire. Malgré tout, le voyage nous a paru terriblement long, surtout lorsque la période de calme s'est installée, nous atteignant seulement quelques jours avant notre arrivée à terre !
Un jour, après le dîner, que le manque d'occupation nous avait fait durer jusqu'à la limite de ce qui était humainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, à contempler le spectacle monotone mais toujours majestueux d'un coucher de soleil sur la mer. Certains fumaient, d'autres relisaient pour la vingtième fois l'un des trente volumes qui composaient notre misérable bibliothèque ; tous bâillaient jusqu'à ce que les larmes leur courent le long des joues.
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Dans sa position de commandant despotique, il est en état d’hostilité secrète envers tout l’état-major ; il agace et opprime parfois, mais il y a un certain plaisir à s’indigner contre lui. S’il est furieusement en colère contre certains de ses subordonnés, son ton supérieur est un plaisir à écouter, ce qui constitue une légère consolation.
À bord du navire sur lequel je naviguais, les officiers étaient des types formidables, tous de bonne compagnie, se plaisant les uns les autres comme des frères, mais qui s'ennuyaient tout de même les uns des autres. Le capitaine était l'homme le plus gentil qui soit, et, ce qui est très rare, il n'était pas du tout un homme qui se mêle de tout. Il était toujours peu enclin à exercer son pouvoir autoritaire. Malgré tout, le voyage nous a paru terriblement long, surtout lorsque la période de calme s'est installée, nous atteignant seulement quelques jours avant notre arrivée à terre !
Un jour, après le dîner, que le manque d'occupation nous avait fait durer jusqu'à la limite de ce qui était humainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, à contempler le spectacle monotone mais toujours majestueux d'un coucher de soleil sur la mer. Certains fumaient, d'autres relisaient pour la vingtième fois l'un des trente volumes qui composaient notre misérable bibliothèque ; tous bâillaient jusqu'à ce que les larmes leur courent le long des joues.
Un enseigne, assis à mes côtés, se divertissait, avec la gravité digne d'une occupation sérieuse, en laissant tomber la poignarde, portée habituellement par les officiers de marine en tenue décontractée, pointe vers le bas, sur les planches du pont. C'était aussi amusant que tout le reste à bord, et il fallait de l'adresse pour lancer la pointe de sorte qu'elle se cloue dans le bois tout à fait perpendiculairement. Je voulais suivre l'exemple de l'enseigne, et, n'ayant pas de poignarde sur moi, j'ai tenté d'en emprunter une au capitaine, mais il me l'a refusée. Il était singulièrement attaché à cette arme, et cela l'aurait irrité de la voir utilisée à une fin aussi futile. Elle avait autrefois appartenu à un brave officier qui avait été mortellement blessé lors de la dernière guerre. J'ai deviné qu'une histoire allait suivre, et je n'ai pas eu tort.
Le capitaine a commencé à raconter avant même qu'on ne le lui demande, mais les officiers, qui se trouvaient autour de nous et qui connaissaient par cœur les malheurs du lieutenant Roger, se sont vite retirés discrètement. Voici l'histoire du capitaine, presque racontée avec ses propres mots :
Roger avait trois ans de plus que moi quand je l'ai connu ; il était lieutenant et moi, enseigne. Il était assurément l'un des meilleurs officiers de notre état-major ; il était, par ailleurs, d'un caractère agréable, talentueux, prompt et bien éduqué ; en un mot, c'était un jeune homme fascinant. Malheureusement, il était plutôt fier et sensible ; cela venait, je crois, du fait qu'il était enfant illégitime et craignait que sa naissance ne le fasse mépriser par les autres. Mais, à vrai dire, son plus grand défaut était un désir passionné et toujours présent de prendre l'initiative partout où il se trouvait. Son père, qu'il n'avait jamais vu, lui versait une allocation qui aurait été amplement suffisante pour ses besoins, s'il n'avait pas été l'âme même de la générosité. Tout ce qu'il possédait était au service de ses amis. Lorsqu'il percevait son salaire trimestriel et rencontrait un ami au visage triste et inquiet, il disait :
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Un enseigne, assis à mes côtés, se divertissait, avec la gravité digne d'une occupation sérieuse, en laissant tomber la poignarde, portée habituellement par les officiers de marine en tenue décontractée, pointe vers le bas, sur les planches du pont. C'était aussi amusant que tout le reste à bord, et il fallait de l'adresse pour lancer la pointe de sorte qu'elle se cloue dans le bois tout à fait perpendiculairement. Je voulais suivre l'exemple de l'enseigne, et, n'ayant pas de poignarde sur moi, j'ai tenté d'en emprunter une au capitaine, mais il me l'a refusée. Il était singulièrement attaché à cette arme, et cela l'aurait irrité de la voir utilisée à une fin aussi futile. Elle avait autrefois appartenu à un brave officier qui avait été mortellement blessé lors de la dernière guerre. J'ai deviné qu'une histoire allait suivre, et je n'ai pas eu tort.
Le capitaine a commencé à raconter avant même qu'on ne le lui demande, mais les officiers, qui se trouvaient autour de nous et qui connaissaient par cœur les malheurs du lieutenant Roger, se sont vite retirés discrètement. Voici l'histoire du capitaine, presque racontée avec ses propres mots :
Roger avait trois ans de plus que moi quand je l'ai connu ; il était lieutenant et moi, enseigne. Il était assurément l'un des meilleurs officiers de notre état-major ; il était, par ailleurs, d'un caractère agréable, talentueux, prompt et bien éduqué ; en un mot, c'était un jeune homme fascinant. Malheureusement, il était plutôt fier et sensible ; cela venait, je crois, du fait qu'il était enfant illégitime et craignait que sa naissance ne le fasse mépriser par les autres. Mais, à vrai dire, son plus grand défaut était un désir passionné et toujours présent de prendre l'initiative partout où il se trouvait. Son père, qu'il n'avait jamais vu, lui versait une allocation qui aurait été amplement suffisante pour ses besoins, s'il n'avait pas été l'âme même de la générosité. Tout ce qu'il possédait était au service de ses amis. Lorsqu'il percevait son salaire trimestriel et rencontrait un ami au visage triste et inquiet, il disait :« Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui te préoccupe ? Tu as l'air comme si tu avais du mal à faire cliquetter tes poches quand tu les secoues ; viens, voici ma bourse, prends ce que tu veux, et dîne avec moi. »
Une très jolie jeune actrice est venue à Brest, du nom de Gabrielle ; elle fit rapidement des conquêtes parmi les officiers de la marine et de l'armée. Elle n'était pas une beauté parfaite, mais elle avait une belle silhouette, de beaux yeux, un petit pied et un air agréable et coquin ; ces qualités sont toutes très charmantes lorsqu'on voyage entre les latitudes de vingt et vingt-cinq ans. Elle était, en outre, la plus capricieuse de son sexe, et son style de jeu ne trahissait pas cette réputation. Parfois, elle jouait de manière enchanteresse, et on l'aurait appelée une comédienne de premier ordre ; le lendemain, elle était froide et sans vie dans la même pièce : elle jouait son rôle comme un enfant qui récite son catéchisme. Mais, par-dessus tout, c'est l'histoire qui fut racontée à son sujet, et que je vais relater, qui intéressa nos jeunes hommes.
Il semblerait qu'elle avait été entretenue dans le luxe par un sénateur parisien, qui, disait-on, commettait toutes sortes de folies pour son bien. Un jour, cet homme mit son chapeau dans sa maison ; elle le supplia de le retirer, et se plaignit même qu'il montrait un manque de respect envers elle. Le sénateur éclata de rire, haussa les épaules et, s'installant soigneusement dans son fauteuil, déclara : « Le moins que je puisse faire, c'est de me sentir chez moi dans la maison d'une jeune fille que je soutiens. » La main blanche de Gabrielle lui frappa le visage avec autant de force qu'une main de manœuvre, et elle lui rendit également ses paroles en jetant son chapeau à l'autre bout de la pièce. À partir de ce moment, il y eut une rupture totale entre eux. Des banquiers et des généraux firent des offres considérables à la jeune femme, mais elle les refusa toutes et devint actrice, afin, comme elle le disait, de vivre indépendamment.
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« Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui te préoccupe ? Tu as l'air comme si tu avais du mal à faire cliquetter tes poches quand tu les secoues ; viens, voici ma bourse, prends ce que tu veux, et dîne avec moi. »
Une très jolie jeune actrice est venue à Brest, du nom de Gabrielle ; elle fit rapidement des conquêtes parmi les officiers de la marine et de l'armée. Elle n'était pas une beauté parfaite, mais elle avait une belle silhouette, de beaux yeux, un petit pied et un air agréable et coquin ; ces qualités sont toutes très charmantes lorsqu'on voyage entre les latitudes de vingt et vingt-cinq ans. Elle était, en outre, la plus capricieuse de son sexe, et son style de jeu ne trahissait pas cette réputation. Parfois, elle jouait de manière enchanteresse, et on l'aurait appelée une comédienne de premier ordre ; le lendemain, elle était froide et sans vie dans la même pièce : elle jouait son rôle comme un enfant qui récite son catéchisme. Mais, par-dessus tout, c'est l'histoire qui fut racontée à son sujet, et que je vais relater, qui intéressa nos jeunes hommes.
Il semblerait qu'elle avait été entretenue dans le luxe par un sénateur parisien, qui, disait-on, commettait toutes sortes de folies pour son bien. Un jour, cet homme mit son chapeau dans sa maison ; elle le supplia de le retirer, et se plaignit même qu'il montrait un manque de respect envers elle. Le sénateur éclata de rire, haussa les épaules et, s'installant soigneusement dans son fauteuil, déclara : « Le moins que je puisse faire, c'est de me sentir chez moi dans la maison d'une jeune fille que je soutiens. » La main blanche de Gabrielle lui frappa le visage avec autant de force qu'une main de manœuvre, et elle lui rendit également ses paroles en jetant son chapeau à l'autre bout de la pièce. À partir de ce moment, il y eut une rupture totale entre eux. Des banquiers et des généraux firent des offres considérables à la jeune femme, mais elle les refusa toutes et devint actrice, afin, comme elle le disait, de vivre indépendamment.Lorsque Roger la vit et apprit son histoire, il décida qu'elle lui appartenait — qu'elle devait lui appartenir, et avec la liberté quelque peu grossière qui est reconnue aux marins, il eut recours aux méthodes suivantes pour lui montrer à quel point ses charmes l'avaient touché. Il acheta les fleurs les plus rares et les plus belles que l'on pouvait trouver à Brest, les fit arranger en un bouquet qu'il attacha avec un beau ruban rose, et dans le nœud, il plaça soigneusement un rouleau de vingt-cinq napoléons, tout ce qu'il possédait à ce moment-là. Je me souviens l'avoir accompagné en coulisses pendant l'entracte entre les actes. Il adressa à Gabrielle un bref compliment sur la grâce avec laquelle elle portait sa tenue, lui offrit le bouquet, et lui demanda la permission de la rendre visite. Il réussit à accomplir tout cela en à peine trois mots.
Pendant ce temps, Gabrielle ne voyait que les fleurs et le beau jeune homme qui les lui offrait ; elle lui sourit, accompagnant son sourire d'une révérence des plus gracieuses ; mais lorsqu'elle tint le bouquet entre ses mains et sentit le poids de l'or, son visage changea plus rapidement que la surface de la mer lorsqu'elle est agitée par un ouragan tropical ; et assurément, il n'aurait guère pu paraître plus maléfique : elle lança le bouquet et les napoléons de toutes ses forces contre la tête de mon pauvre ami, de sorte qu'il porta les traces de cette attaque sur son visage pendant plus d'une semaine.
La cloche du directeur sonna et Gabrielle reprit son rôle, jouant avec fureur.
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Lorsque Roger la vit et apprit son histoire, il décida qu'elle lui appartenait — qu'elle devait lui appartenir, et avec la liberté quelque peu grossière qui est reconnue aux marins, il eut recours aux méthodes suivantes pour lui montrer à quel point ses charmes l'avaient touché. Il acheta les fleurs les plus rares et les plus belles que l'on pouvait trouver à Brest, les fit arranger en un bouquet qu'il attacha avec un beau ruban rose, et dans le nœud, il plaça soigneusement un rouleau de vingt-cinq napoléons, tout ce qu'il possédait à ce moment-là. Je me souviens l'avoir accompagné en coulisses pendant l'entracte entre les actes. Il adressa à Gabrielle un bref compliment sur la grâce avec laquelle elle portait sa tenue, lui offrit le bouquet, et lui demanda la permission de la rendre visite. Il réussit à accomplir tout cela en à peine trois mots.
Pendant ce temps, Gabrielle ne voyait que les fleurs et le beau jeune homme qui les lui offrait ; elle lui sourit, accompagnant son sourire d'une révérence des plus gracieuses ; mais lorsqu'elle tint le bouquet entre ses mains et sentit le poids de l'or, son visage changea plus rapidement que la surface de la mer lorsqu'elle est agitée par un ouragan tropical ; et assurément, il n'aurait guère pu paraître plus maléfique : elle lança le bouquet et les napoléons de toutes ses forces contre la tête de mon pauvre ami, de sorte qu'il porta les traces de cette attaque sur son visage pendant plus d'une semaine.
La cloche du directeur sonna et Gabrielle reprit son rôle, jouant avec fureur.Couvert de confusion, Roger prit son bouquet et son paquet d'or, se rendit dans un café, offrit le bouquet (mais pas l'argent) à la jeune femme qui était à la caisse, et tenta d'oublier sa cruelle maîtresse en buvant un verre de punch. Mais il n'y réussit pas, et malgré son vexation de ne pas pouvoir se montrer en public sans un œil au beurre noir, il tomba follement amoureux de la furieuse Gabrielle. Il lui écrivit vingt lettres par jour, et quelles lettres ! — abjectes, tendres, pleines de phrases obsequieuses qui auraient pu être adressées à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans avoir été ouvertes, et les autres ne reçurent aucune réponse. Roger, cependant, ne perdit pas espoir, jusqu'à ce qu'il découvre que le vendeur d'oranges du théâtre emballait ses oranges dans les lettres d'amour de Roger, que Gabrielle, avec une malice raffinée, lui avait données.
Ce fut un terrible coup pour l'orgueil de notre ami ; mais sa passion ne s'estompait pas. Il songea à demander à l'actrice de l'épouser, et menaça de se donner la mort lorsque nous lui disions que le ministre des Affaires maritimes ne donnerait jamais son consentement.
Pendant ce temps, les officiers d'un régiment de ligne en garnison à Brest souhaitaient que Gabrielle répète un couplet de vaudeville, et elle refusa l'appel au rappel par pur caprice. Les officiers comme l'actrice restèrent si obstinés que ceux-ci finirent par huer jusqu'à ce que le rideau doive être fermé et que cette dernière quitte la scène. Vous savez bien à quoi ressemble la fosse d'un théâtre de garnison. Les officiers complotèrent pour la huer sans interruption le lendemain et pendant quelques jours encore, et ne lui permettre de jouer aucun rôle à moins qu'elle ne présente humblement ses excuses pour son mauvais comportement. Roger n'avait pris part à aucune de ces manœuvres ; mais il apprit la nouvelle du scandale qui avait soulevé toute la salle ce soir-là, ainsi que les plans de vengeance qui étaient ourdis pour le lendemain. Il prit immédiatement sa décision.
Lorsque Gabrielle fit son apparition le soir suivant, un bruit assourdissant de huit et de sifflets se fit entendre depuis les sièges des officiers.
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Couvert de confusion, Roger prit son bouquet et son paquet d'or, se rendit dans un café, offrit le bouquet (mais pas l'argent) à la jeune femme qui était à la caisse, et tenta d'oublier sa cruelle maîtresse en buvant un verre de punch. Mais il n'y réussit pas, et malgré son vexation de ne pas pouvoir se montrer en public sans un œil au beurre noir, il tomba follement amoureux de la furieuse Gabrielle. Il lui écrivit vingt lettres par jour, et quelles lettres ! — abjectes, tendres, pleines de phrases obsequieuses qui auraient pu être adressées à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans avoir été ouvertes, et les autres ne reçurent aucune réponse. Roger, cependant, ne perdit pas espoir, jusqu'à ce qu'il découvre que le vendeur d'oranges du théâtre emballait ses oranges dans les lettres d'amour de Roger, que Gabrielle, avec une malice raffinée, lui avait données.
Ce fut un terrible coup pour l'orgueil de notre ami ; mais sa passion ne s'estompait pas. Il songea à demander à l'actrice de l'épouser, et menaça de se donner la mort lorsque nous lui disions que le ministre des Affaires maritimes ne donnerait jamais son consentement.
Pendant ce temps, les officiers d'un régiment de ligne en garnison à Brest souhaitaient que Gabrielle répète un couplet de vaudeville, et elle refusa l'appel au rappel par pur caprice. Les officiers comme l'actrice restèrent si obstinés que ceux-ci finirent par huer jusqu'à ce que le rideau doive être fermé et que cette dernière quitte la scène. Vous savez bien à quoi ressemble la fosse d'un théâtre de garnison. Les officiers complotèrent pour la huer sans interruption le lendemain et pendant quelques jours encore, et ne lui permettre de jouer aucun rôle à moins qu'elle ne présente humblement ses excuses pour son mauvais comportement. Roger n'avait pris part à aucune de ces manœuvres ; mais il apprit la nouvelle du scandale qui avait soulevé toute la salle ce soir-là, ainsi que les plans de vengeance qui étaient ourdis pour le lendemain. Il prit immédiatement sa décision.
Lorsque Gabrielle fit son apparition le soir suivant, un bruit assourdissant de huit et de sifflets se fit entendre depuis les sièges des officiers.
Roger, qui s'était délibérément placé près des joyeux drilles, se leva et s'adressa aux plus bruyants en des termes si acerbes que toute leur fureur se retourna bientôt contre lui. Il sortit alors son carnet de poche et, avec le plus grand sang-froid, nota les noms qui lui étaient criés de toutes parts ; il se serait battu contre tout le régiment si de nombreux officiers de la marine n'étaient pas venus, par loyauté envers leur ordre, prendre part au combat contre ses adversaires. Le tumulte était quelque chose de terrifiant.
Toute la garnison fut confinée pendant plusieurs jours, mais lorsque nous recouvrimmes notre liberté, il y avait un terrible compte à régler. Nous étions soixante à nous retrouver au rendez-vous. Roger, seul, se battit successivement contre trois officiers ; il en blessa mortellement un et en blessa gravement les deux autres, sans recevoir la moindre égratignure. Quant à moi, par malchance, je n'eus pas autant de chance ; un maudit lieutenant, qui avait été maître d'armes, me porta un coup net au thorax qui faillit me tuer. Le duel, ou plutôt la bataille, fut un beau spectacle, je vous le dis. Les officiers de la marine remportèrent la victoire, et le régiment fut contraint de quitter Brest.
Vous devinez que nos supérieurs n'ont pas laissé impuni l'auteur de la querelle. Ils placèrent une garde devant sa porte pendant quinze jours.
Lorsque son arrestation prit fin, je sortis de l'hôpital et allai le voir. Imaginez ma surprise en entrant dans sa chambre et le trouvant assis à table, en tête à tête avec Gabrielle. Ils semblaient être en bons termes depuis quelque temps, et se disaient déjà « toi » et « tu », et buvaient dans le même verre. Roger me présenta sa maîtresse comme sa meilleure amie, et lui dit que j'avais été blessé dans une petite escarmouche menée en son nom. Cette charmante jeune fille daigna alors m'embrasser, car toutes ses sympathies allaient aux combattants.
Ils passèrent trois mois ensemble dans un bonheur parfait, et ne se quittèrent pas un seul instant. Gabrielle semblait l'aimer à la folie, et Roger déclarait n'avoir jamais connu l'amour avant de rencontrer Gabrielle.
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Roger, qui s'était délibérément placé près des joyeux drilles, se leva et s'adressa aux plus bruyants en des termes si acerbes que toute leur fureur se retourna bientôt contre lui. Il sortit alors son carnet de poche et, avec le plus grand sang-froid, nota les noms qui lui étaient criés de toutes parts ; il se serait battu contre tout le régiment si de nombreux officiers de la marine n'étaient pas venus, par loyauté envers leur ordre, prendre part au combat contre ses adversaires. Le tumulte était quelque chose de terrifiant.
Toute la garnison fut confinée pendant plusieurs jours, mais lorsque nous recouvrimmes notre liberté, il y avait un terrible compte à régler. Nous étions soixante à nous retrouver au rendez-vous. Roger, seul, se battit successivement contre trois officiers ; il en blessa mortellement un et en blessa gravement les deux autres, sans recevoir la moindre égratignure. Quant à moi, par malchance, je n'eus pas autant de chance ; un maudit lieutenant, qui avait été maître d'armes, me porta un coup net au thorax qui faillit me tuer. Le duel, ou plutôt la bataille, fut un beau spectacle, je vous le dis. Les officiers de la marine remportèrent la victoire, et le régiment fut contraint de quitter Brest.
Vous devinez que nos supérieurs n'ont pas laissé impuni l'auteur de la querelle. Ils placèrent une garde devant sa porte pendant quinze jours.
Lorsque son arrestation prit fin, je sortis de l'hôpital et allai le voir. Imaginez ma surprise en entrant dans sa chambre et le trouvant assis à table, en tête à tête avec Gabrielle. Ils semblaient être en bons termes depuis quelque temps, et se disaient déjà « toi » et « tu », et buvaient dans le même verre. Roger me présenta sa maîtresse comme sa meilleure amie, et lui dit que j'avais été blessé dans une petite escarmouche menée en son nom. Cette charmante jeune fille daigna alors m'embrasser, car toutes ses sympathies allaient aux combattants.
Ils passèrent trois mois ensemble dans un bonheur parfait, et ne se quittèrent pas un seul instant. Gabrielle semblait l'aimer à la folie, et Roger déclarait n'avoir jamais connu l'amour avant de rencontrer Gabrielle.Un jour, une frégate hollandaise entra dans le port. Les officiers nous offrirent un dîner, et nous buvîmes abondamment toutes sortes de vins ; mais lorsque la nappe fut enlevée, nous ne savions plus quoi faire, car ces messieurs parlaient un très mauvais français. Nous commençâmes à jouer. Les Hollandais semblaient disposer de beaucoup d’argent ; et leur premier lieutenant, en particulier, proposa de jouer des enjeux si élevés que personne d’entre nous n’osa se mesurer à lui. Mais Roger, qui ne jouait pas d’ordinaire, estima qu’il lui incombait de défendre l’honneur de son pays en la matière. Il joua donc aux enjeux fixés par le lieutenant hollandais. Au départ, il gagna, puis il perdit, et après plusieurs hauts et bas, ils arrêtèrent sans que rien n’ait été décidé d’un côté comme de l’autre. Nous rendîmes ce dîner et invitâmes les officiers hollandais. Nous jouâmes à nouveau, et Roger et le lieutenant se remirent à jouer.
En résumé, ils jouèrent pendant plusieurs jours, se rencontrant soit dans des cafés, soit à bord du navire ; ils essayèrent toutes sortes de jeux, le backgammon plus que tout autre, augmentant toujours leurs mises jusqu’à atteindre le point de jouer vingt-cinq napoléons par jeu. C’était une somme énorme pour des officiers aussi pauvres que nous — plus de deux mois de salaire ! À la fin de la semaine, Roger avait perdu chaque centime qu’il possédait, et plus de trois ou quatre mille francs qu’il avait empruntés partout.
Vous comprendrez que Roger et Gabrielle finirent par partager leur foyer et leur bourse en commun ; c’est-à-dire que Roger, qui venait de recevoir un important acompte sur son allocation, contribuait dix ou vingt fois plus que l’actrice. Il considérait toujours que cette somme, aussi importante que fût sa part, appartenait principalement à sa maîtresse, et il ne conservait pour ses propres dépenses qu’environ cinquante napoléons. Il fut toutefois obligé de puiser dans cette réserve pour continuer à jouer, et Gabrielle ne fit la moindre objection.
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Un jour, une frégate hollandaise entra dans le port. Les officiers nous offrirent un dîner, et nous buvîmes abondamment toutes sortes de vins ; mais lorsque la nappe fut enlevée, nous ne savions plus quoi faire, car ces messieurs parlaient un très mauvais français. Nous commençâmes à jouer. Les Hollandais semblaient disposer de beaucoup d’argent ; et leur premier lieutenant, en particulier, proposa de jouer des enjeux si élevés que personne d’entre nous n’osa se mesurer à lui. Mais Roger, qui ne jouait pas d’ordinaire, estima qu’il lui incombait de défendre l’honneur de son pays en la matière. Il joua donc aux enjeux fixés par le lieutenant hollandais. Au départ, il gagna, puis il perdit, et après plusieurs hauts et bas, ils arrêtèrent sans que rien n’ait été décidé d’un côté comme de l’autre. Nous rendîmes ce dîner et invitâmes les officiers hollandais. Nous jouâmes à nouveau, et Roger et le lieutenant se remirent à jouer.
En résumé, ils jouèrent pendant plusieurs jours, se rencontrant soit dans des cafés, soit à bord du navire ; ils essayèrent toutes sortes de jeux, le backgammon plus que tout autre, augmentant toujours leurs mises jusqu’à atteindre le point de jouer vingt-cinq napoléons par jeu. C’était une somme énorme pour des officiers aussi pauvres que nous — plus de deux mois de salaire ! À la fin de la semaine, Roger avait perdu chaque centime qu’il possédait, et plus de trois ou quatre mille francs qu’il avait empruntés partout.
Vous comprendrez que Roger et Gabrielle finirent par partager leur foyer et leur bourse en commun ; c’est-à-dire que Roger, qui venait de recevoir un important acompte sur son allocation, contribuait dix ou vingt fois plus que l’actrice. Il considérait toujours que cette somme, aussi importante que fût sa part, appartenait principalement à sa maîtresse, et il ne conservait pour ses propres dépenses qu’environ cinquante napoléons. Il fut toutefois obligé de puiser dans cette réserve pour continuer à jouer, et Gabrielle ne fit la moindre objection.L’argent destiné aux dépenses ménagères a suivi le même sort que son argent de poche. Très vite, Roger n’avait plus que ses vingt-cinq napoléons pour jouer. La partie fut longue et âprement disputée, et c’était horrible de voir les efforts intenses que Roger faisait pour la gagner. Le moment arriva où Roger, qui tenait la boîte à dés, n’avait plus qu’une seule chance de gagner ; je crois qu’il voulait obtenir six et quatre. La nuit était bien avancée, et un officier qui observait leur jeu s’était endormi dans un fauteuil. Le Hollandais était épuisé et somnolent ; de plus, il avait bu trop de punch. Roger, lui, était parfaitement éveillé et plongé dans les profondeurs du désespoir. Il tremblait en lançant les dés. Il les lançait si violemment sur la table que le choc fit tomber une bougie par terre. Le Hollandais tourna d’abord son regard vers la bougie, qui avait recouvert ses nouveaux pantalons de cire, puis il regarda les dés.
Ils montraient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut ses vingt-cinq napoléons, et ils continuèrent à jouer. La chance favorisa de nouveau mon malheureux ami, qui, pourtant, commettait une faute après l’autre et accumulait des points comme s’il voulait perdre. Le lieutenant hollandais perdit son sang-froid et doublait et quadruplait ses mises ; il perdait à chaque fois. Je le vois encore : un homme grand et blond, de nature phlématique, dont le visage semblait fait de cire. Il se leva enfin, après avoir perdu quarante mille francs, et les paya sans que ses traits trahissent la moindre trace d’émotion.
« Nous ne tiendrons pas compte de ce pour quoi nous avons joué ce soir », dit Roger. « Vous étiez plus que demi-endormi. Je ne veux pas de votre argent. »
« Vous plaisantez », répondit le Hollandais d’un air détaché. « J’ai bien joué, mais les dés étaient contre moi. Je suis tout à fait capable de vous battre à chaque fois. Bonne soirée ! »
Et il s’en alla.
Nous apprenmes le lendemain que, désespéré par ses pertes, il s’était tiré une balle dans la tête dans sa chambre, après avoir bu un bol de punch.
Les quarante mille francs que Roger lui avait gagnés étaient étalés sur la table, et Gabrielle les regardait avec un sourire satisfait.
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# book_title: Le jeu de Backgammon
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L’argent destiné aux dépenses ménagères a suivi le même sort que son argent de poche. Très vite, Roger n’avait plus que ses vingt-cinq napoléons pour jouer. La partie fut longue et âprement disputée, et c’était horrible de voir les efforts intenses que Roger faisait pour la gagner. Le moment arriva où Roger, qui tenait la boîte à dés, n’avait plus qu’une seule chance de gagner ; je crois qu’il voulait obtenir six et quatre. La nuit était bien avancée, et un officier qui observait leur jeu s’était endormi dans un fauteuil. Le Hollandais était épuisé et somnolent ; de plus, il avait bu trop de punch. Roger, lui, était parfaitement éveillé et plongé dans les profondeurs du désespoir. Il tremblait en lançant les dés. Il les lançait si violemment sur la table que le choc fit tomber une bougie par terre. Le Hollandais tourna d’abord son regard vers la bougie, qui avait recouvert ses nouveaux pantalons de cire, puis il regarda les dés.
Ils montraient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut ses vingt-cinq napoléons, et ils continuèrent à jouer. La chance favorisa de nouveau mon malheureux ami, qui, pourtant, commettait une faute après l’autre et accumulait des points comme s’il voulait perdre. Le lieutenant hollandais perdit son sang-froid et doublait et quadruplait ses mises ; il perdait à chaque fois. Je le vois encore : un homme grand et blond, de nature phlématique, dont le visage semblait fait de cire. Il se leva enfin, après avoir perdu quarante mille francs, et les paya sans que ses traits trahissent la moindre trace d’émotion.
« Nous ne tiendrons pas compte de ce pour quoi nous avons joué ce soir », dit Roger. « Vous étiez plus que demi-endormi. Je ne veux pas de votre argent. »
« Vous plaisantez », répondit le Hollandais d’un air détaché. « J’ai bien joué, mais les dés étaient contre moi. Je suis tout à fait capable de vous battre à chaque fois. Bonne soirée ! »
Et il s’en alla.
Nous apprenmes le lendemain que, désespéré par ses pertes, il s’était tiré une balle dans la tête dans sa chambre, après avoir bu un bol de punch.
Les quarante mille francs que Roger lui avait gagnés étaient étalés sur la table, et Gabrielle les regardait avec un sourire satisfait.« Voyez comme nous sommes riches ! », dit-elle. « Que ferons-nous de tout cet argent ? »
Roger ne lui répondit pas ; il semblait stupéfait depuis la mort du Hollandais.
« Nous pouvons faire mille choses délicieuses, » poursuivit-elle. « L'argent gagné si facilement doit être dépensé avec légèreté. Prenons une carriole, et montrons du doigt le préfet maritime et sa femme. Je veux des diamants et des châles de cachemire. Demande un congé, et allons à Paris ; nous ne pourrions jamais dépenser autant d'argent ici ! »
Elle s'arrêta pour regarder Roger, dont les yeux étaient fixés sur le plafond ; sa tête était appuyée sur sa main, et il n'avait pas entendu un mot ; il semblait être la proie des pensées les plus misérables.

« Qu'est-ce qui te prend, Roger ? » s'exclama-t-elle, posant sa main sur son épaule. « Tu vas bientôt me faire faire des grimaces. Je n'arrive pas à te faire dire un mot. »
« Je suis très malheureux, » dit-il enfin, avec un soupir étouffé.
« Malheureux ! Pourquoi, je crois même que tu regrettes d'avoir piqué ce grand mynheer. »
Il leva la tête et la regarda avec des yeux hagards.
« Qu'est-ce que ça change ? » poursuivit-elle. « Pourquoi s'inquiéter s'il a pris la chose tragiquement et s'il s'est fait exploser le peu de cervelle qu'il avait ? Je n'ai pas pitié des joueurs perdants ; et son argent vaut mieux dans nos mains que dans les siennes. Il l'aurait gaspillé en buvant et en fumant, tandis que nous ferons mille choses charmantes avec, chacune plus jolie que la précédente. »
Roger se promena dans la pièce, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. « Tu aurais eu pitié de lui si tu l'avais vu. »
« Ne sais-tu pas, » lui dit Gabrielle, « que les gens qui ne savent pas à quel point tu es sensible et romantique pourraient imaginer que tu as triché ? »
« Et si c'était vrai ? » s'exclama-t-il d'une voix creuse, s'arrêtant devant elle.
« Bah ! » répondit-elle, souriant ; « tu n'es pas assez intelligent pour tricher aux cartes. »
« Oui, j'ai triché, Gabrielle ; j'ai triché — pauvre que je suis ! »
Elle comprit, par son agitation, qu'il disait la vérité. Elle s'assit sur un canapé et resta sans rien dire pendant un certain temps.
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# book_title: Le jeu de Backgammon
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« Voyez comme nous sommes riches ! », dit-elle. « Que ferons-nous de tout cet argent ? »
Roger ne lui répondit pas ; il semblait stupéfait depuis la mort du Hollandais.
« Nous pouvons faire mille choses délicieuses, » poursuivit-elle. « L'argent gagné si facilement doit être dépensé avec légèreté. Prenons une carriole, et montrons du doigt le préfet maritime et sa femme. Je veux des diamants et des châles de cachemire. Demande un congé, et allons à Paris ; nous ne pourrions jamais dépenser autant d'argent ici ! »
Elle s'arrêta pour regarder Roger, dont les yeux étaient fixés sur le plafond ; sa tête était appuyée sur sa main, et il n'avait pas entendu un mot ; il semblait être la proie des pensées les plus misérables.
« Qu'est-ce qui te prend, Roger ? » s'exclama-t-elle, posant sa main sur son épaule. « Tu vas bientôt me faire faire des grimaces. Je n'arrive pas à te faire dire un mot. »
« Je suis très malheureux, » dit-il enfin, avec un soupir étouffé.
« Malheureux ! Pourquoi, je crois même que tu regrettes d'avoir piqué ce grand _mynheer_. »
Il leva la tête et la regarda avec des yeux hagards.
« Qu'est-ce que ça change ? » poursuivit-elle. « Pourquoi s'inquiéter s'il a pris la chose tragiquement et s'il s'est fait exploser le peu de cervelle qu'il avait ? Je n'ai pas pitié des joueurs perdants ; et son argent vaut mieux dans nos mains que dans les siennes. Il l'aurait gaspillé en buvant et en fumant, tandis que nous ferons mille choses charmantes avec, chacune plus jolie que la précédente. »
Roger se promena dans la pièce, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. « Tu aurais eu pitié de lui si tu l'avais vu. »
« Ne sais-tu pas, » lui dit Gabrielle, « que les gens qui ne savent pas à quel point tu es sensible et romantique pourraient imaginer que tu as triché ? »
« Et si c'était vrai ? » s'exclama-t-il d'une voix creuse, s'arrêtant devant elle.
« Bah ! » répondit-elle, souriant ; « tu n'es pas assez intelligent pour tricher aux cartes. »
« Oui, j'ai triché, Gabrielle ; j'ai triché — pauvre que je suis ! »
Elle comprit, par son agitation, qu'il disait la vérité. Elle s'assit sur un canapé et resta sans rien dire pendant un certain temps.« J'aurais bien mieux aimé que tu aies tué dix hommes que de tricher aux cartes, » dit-elle enfin d'une voix très troublée.
Il y eut un silence mortel pendant une demi-heure. Ils étaient tous deux assis sur le même canapé, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier et lui souhaita bonne nuit d'une voix calme.
« Bonne nuit », répondit-elle d'un ton froid et dur.
Roger m'a depuis confié qu'il se serait suicidé ce même jour s'il n'avait pas eu peur que ses camarades devinaient la raison de son suicide. Il ne voulait pas que sa mémoire soit déshonorée.
Gabrielle était aussi gaie que d'habitude le lendemain. Elle semblait déjà avoir oublié les confidences de la veille. Mais Roger devint sombre, capricieux et morose. Il évitait ses amis et quittait à peine ses chambres, passant souvent une journée entière sans adresser un mot à sa maîtresse. J'attribuais sa mélancolie à une sensibilité honorable, mais excessive, et j'essayai à plusieurs reprises de le consoler ; mais il me tenait à distance en feignant une indifférence totale envers sa malheureuse compagne. Un jour, il s'en prit même violemment à la nation hollandaise, et essaya de me faire croire qu'il n'y avait pas un seul homme honorable en Hollande. Malgré tout, il essaya secrètement de trouver les proches du lieutenant hollandais ; mais personne ne put lui fournir la moindre information à leur sujet.
Six semaines après cette malheureuse partie de backgammon, Roger trouva une note dans les chambres de Gabrielle, écrite par un admirateur qui la remerciait de la gentillesse qu'elle lui avait montrée. Gabrielle était l'incarnation même de la désorganisation, et la note en question avait été laissée par elle sur sa cheminée. Je ne sais pas si elle était infidèle à Roger ou non, mais lui le croyait, et sa colère était terrible. Son amour et un vestige de fierté étaient les seuls sentiments qui le liaient encore à la vie, et le plus fort de ces sentiments fut ainsi soudainement détruit. Il assaillit la fière actrice d'insultes ; et il était si violent que je ne sais pas comment il s'est retenu de la frapper.
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« J'aurais bien mieux aimé que tu aies tué dix hommes que de tricher aux cartes, » dit-elle enfin d'une voix très troublée.
Il y eut un silence mortel pendant une demi-heure. Ils étaient tous deux assis sur le même canapé, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier et lui souhaita bonne nuit d'une voix calme.
« Bonne nuit », répondit-elle d'un ton froid et dur.
Roger m'a depuis confié qu'il se serait suicidé ce même jour s'il n'avait pas eu peur que ses camarades devinaient la raison de son suicide. Il ne voulait pas que sa mémoire soit déshonorée.
Gabrielle était aussi gaie que d'habitude le lendemain. Elle semblait déjà avoir oublié les confidences de la veille. Mais Roger devint sombre, capricieux et morose. Il évitait ses amis et quittait à peine ses chambres, passant souvent une journée entière sans adresser un mot à sa maîtresse. J'attribuais sa mélancolie à une sensibilité honorable, mais excessive, et j'essayai à plusieurs reprises de le consoler ; mais il me tenait à distance en feignant une indifférence totale envers sa malheureuse compagne. Un jour, il s'en prit même violemment à la nation hollandaise, et essaya de me faire croire qu'il n'y avait pas un seul homme honorable en Hollande. Malgré tout, il essaya secrètement de trouver les proches du lieutenant hollandais ; mais personne ne put lui fournir la moindre information à leur sujet.
Six semaines après cette malheureuse partie de backgammon, Roger trouva une note dans les chambres de Gabrielle, écrite par un admirateur qui la remerciait de la gentillesse qu'elle lui avait montrée. Gabrielle était l'incarnation même de la désorganisation, et la note en question avait été laissée par elle sur sa cheminée. Je ne sais pas si elle était infidèle à Roger ou non, mais lui le croyait, et sa colère était terrible. Son amour et un vestige de fierté étaient les seuls sentiments qui le liaient encore à la vie, et le plus fort de ces sentiments fut ainsi soudainement détruit. Il assaillit la fière actrice d'insultes ; et il était si violent que je ne sais pas comment il s'est retenu de la frapper.« Sans doute », lui dit-il, « ce petit salaud t'a donné beaucoup d'argent. C'est la seule chose que tu aimes. Tu te donnerais à la plus sale des nos marins s'il avait quelque chose pour te payer. »
"Pourquoi pas ?", rétorqua glaciale la comédienne. "Oui, j'aurais accepté un paiement d'un marin ; mais je ne l'aurais pas volé !"
Roger poussa un cri de rage. Il tira tremblant son épée, et pendant une seconde il regarda Gabrielle avec les yeux d'un fou ; puis, par un effort immense, il se ressaisit, jeta l'arme à ses pieds, et se précipita hors de la pièce pour ne pas céder à la tentation qui le submergeait.
Ce même soir, je passai devant sa loge à une heure tardive, et, voyant sa lumière allumée, je m'y rendis pour emprunter un livre. Je le trouvai occupé à écrire. Il ne se dérangea pas, et ne sembla guère remarquer ma présence dans sa chambre. Je m'assis près de son bureau et observai ses traits ; ils étaient tellement changés que n'importe qui d'autre que moi aurait à peine pu le reconnaître. Tout à coup, j'aperçus sur son bureau une lettre déjà scellée, adressée à moi. Je l'ouvris immédiatement. Dans celle-ci, Roger m'annonçait son intention de se suicider, et me donnait diverses instructions à suivre. Pendant que je la lisais, il continua d'écrire sans me remarquer. Il faisait ses adieux à Gabrielle. Vous pouvez juger de mon étonnement, et de ce que je me sentis obligé de lui dire. Sa décision me stupéfia.
"Quoi ! vous voulez vous tuer alors que vous êtes si heureux ?"
"Mon ami", dit-il en cachant sa lettre, "vous ne savez rien de tout cela ; vous ne me connaissez pas ; je suis un scélérat ; je suis tellement coupable qu'une prostituée a le pouvoir de m'insulter ; et je suis tellement conscient de ma bassesse que je n'ai aucun pouvoir pour la frapper."
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« Sans doute », lui dit-il, « ce petit salaud t'a donné beaucoup d'argent. C'est la seule chose que tu aimes. Tu te donnerais à la plus sale des nos marins s'il avait quelque chose pour te payer. »
"Pourquoi pas ?", rétorqua glaciale la comédienne. "Oui, j'aurais accepté un paiement d'un marin ; mais je ne l'aurais pas volé !"
Roger poussa un cri de rage. Il tira tremblant son épée, et pendant une seconde il regarda Gabrielle avec les yeux d'un fou ; puis, par un effort immense, il se ressaisit, jeta l'arme à ses pieds, et se précipita hors de la pièce pour ne pas céder à la tentation qui le submergeait.
Ce même soir, je passai devant sa loge à une heure tardive, et, voyant sa lumière allumée, je m'y rendis pour emprunter un livre. Je le trouvai occupé à écrire. Il ne se dérangea pas, et ne sembla guère remarquer ma présence dans sa chambre. Je m'assis près de son bureau et observai ses traits ; ils étaient tellement changés que n'importe qui d'autre que moi aurait à peine pu le reconnaître. Tout à coup, j'aperçus sur son bureau une lettre déjà scellée, adressée à moi. Je l'ouvris immédiatement. Dans celle-ci, Roger m'annonçait son intention de se suicider, et me donnait diverses instructions à suivre. Pendant que je la lisais, il continua d'écrire sans me remarquer. Il faisait ses adieux à Gabrielle. Vous pouvez juger de mon étonnement, et de ce que je me sentis obligé de lui dire. Sa décision me stupéfia.
"Quoi ! vous voulez vous tuer alors que vous êtes si heureux ?"
"Mon ami", dit-il en cachant sa lettre, "vous ne savez rien de tout cela ; vous ne me connaissez pas ; je suis un scélérat ; je suis tellement coupable qu'une prostituée a le pouvoir de m'insulter ; et je suis tellement conscient de ma bassesse que je n'ai aucun pouvoir pour la frapper."Il raconta alors l'histoire de la partie de backgammon, et tout ce que vous savez déjà. Pendant que j'écoutais, j'étais aussi bouleversé que lui. Je ne savais pas quoi lui dire ; les larmes aux yeux, je lui serrai la main, mais je ne pouvais pas parler. Puis l'idée me vint d'essayer de lui montrer qu'il n'avait pas à se reprocher d'avoir intentionnellement causé la ruine du Hollandais, et que, après tout, il ne lui avait fait perdre, par sa... tricherie..., que vingt-cinq napoléons.
"Alors," s'écria-t-il avec une ironie amère, "je ne suis qu'un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d'ambition, et qui ne suis finalement qu'un misérable petit escroc!"
Il éclata de rire.
Je fondis en larmes.
Soudain, la porte s'ouvrit et Gabrielle se précipita dans ses bras.
"Pardonnez-moi!" s'exclama-t-elle, l'étranglant presque de passion; "pardonnez-moi! Je le sais maintenant: je n'aime que vous; et je vous aime mieux maintenant que si vous n'aviez pas fait ce dont vous vous reprochez. Si vous voulez, je volerai; j'ai déjà volé... Oui, j'ai volé; j'ai pris une montre en or... Que de pire pourrait-on faire?"
Roger secoua la tête avec incrédulité, mais son visage sembla s'illuminer.
"Non, mon pauvre enfant," dit-il, la repoussant doucement. "Je dois me tuer; il n'y a pas d'autre solution pour moi. Je souffre tellement que je ne peux supporter ma douleur."
"Très bien, alors, si vous avez l'intention de mourir, Roger, je mourrai avec vous. Que vaut la vie pour moi sans vous? J'ai beaucoup de courage; j'ai déjà tiré avec des pistolets; je me tuerai comme n'importe qui d'autre... D'ailleurs, j'ai joué à la tragédie et j'y suis habituée." Au début, ses yeux étaient remplis de larmes, mais cette dernière idée la fit rire, et même Roger ne put s'empêcher de sourire avec elle. "Tu ris, mon petit soldat," s'exclama-t-elle, en l'embrassant et en l'étreignant; "tu ne te tueras pas."
Pendant tout le temps où elle l'embrassait, elle pleurait d'abord, puis riait, puis jurait comme une matelotte; car elle n'avait pas, comme tant de femmes, peur d'un mot grossier.
Entre-temps, je me suis emparé des pistolets et du poignard de Roger; puis je me suis tourné vers lui et lui ai dit:
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Il raconta alors l'histoire de la partie de backgammon, et tout ce que vous savez déjà. Pendant que j'écoutais, j'étais aussi bouleversé que lui. Je ne savais pas quoi lui dire ; les larmes aux yeux, je lui serrai la main, mais je ne pouvais pas parler. Puis l'idée me vint d'essayer de lui montrer qu'il n'avait pas à se reprocher d'avoir intentionnellement causé la ruine du Hollandais, et que, après tout, il ne lui avait fait perdre, par sa... tricherie..., que vingt-cinq napoléons.
"Alors," s'écria-t-il avec une ironie amère, "je ne suis qu'un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d'ambition, et qui ne suis finalement qu'un misérable petit escroc!"
Il éclata de rire.
Je fondis en larmes.
Soudain, la porte s'ouvrit et Gabrielle se précipita dans ses bras.
"Pardonnez-moi!" s'exclama-t-elle, l'étranglant presque de passion; "pardonnez-moi! Je le sais maintenant: je n'aime que vous; et je vous aime mieux maintenant que si vous n'aviez pas fait ce dont vous vous reprochez. Si vous voulez, je volerai; j'ai déjà volé... Oui, j'ai volé; j'ai pris une montre en or... Que de pire pourrait-on faire?"
Roger secoua la tête avec incrédulité, mais son visage sembla s'illuminer.
"Non, mon pauvre enfant," dit-il, la repoussant doucement. "Je dois me tuer; il n'y a pas d'autre solution pour moi. Je souffre tellement que je ne peux supporter ma douleur."
"Très bien, alors, si vous avez l'intention de mourir, Roger, je mourrai avec vous. Que vaut la vie pour moi sans vous? J'ai beaucoup de courage; j'ai déjà tiré avec des pistolets; je me tuerai comme n'importe qui d'autre... D'ailleurs, j'ai joué à la tragédie et j'y suis habituée." Au début, ses yeux étaient remplis de larmes, mais cette dernière idée la fit rire, et même Roger ne put s'empêcher de sourire avec elle. "Tu ris, mon petit soldat," s'exclama-t-elle, en l'embrassant et en l'étreignant; "tu ne te tueras pas."
Pendant tout le temps où elle l'embrassait, elle pleurait d'abord, puis riait, puis jurait comme une matelotte; car elle n'avait pas, comme tant de femmes, peur d'un mot grossier.
Entre-temps, je me suis emparé des pistolets et du poignard de Roger; puis je me suis tourné vers lui et lui ai dit:"Mon cher Roger, vous avez une maîtresse et une amie qui vous aiment. Croyez-moi, il peut encore y avoir du bonheur pour vous dans cette vie." Je l'ai étreint et suis sorti, le laissant seul avec Gabrielle.
Je ne crois pas que nous aurions réussi à faire davantage que retarder son projet fatal s’il n’avait pas reçu l’ordre de l’Amirauté de s’embarquer comme premier lieutenant à bord d’une frégate destinée à une croisière dans les mers indiennes — à condition qu’elle puisse d’abord franchir les lignes de la flotte anglaise qui bloquait le port. C’était une entreprise dangereuse. Je lui ai fait remarquer qu’il valait bien mieux mourir noblement d’une balle anglaise que de mettre fin lui-même à sa vie d’une manière ignoble, sans avoir rendu aucun service à son pays. Il a donc promis de vivre.

Il distribua la moitié des quarante mille francs aux marins mutilés ou aux veuves et orphelins de marins ; le reste, il le donna à Gabrielle, qui lui avait d’abord juré de n’utiliser cet argent qu’à des fins charitables. Elle avait bien l’intention de tenir sa parole, pauvre fille ! mais son enthousiasme fut de courte durée. J’ai appris depuis qu’elle avait donné quelques milliers de francs aux pauvres, mais qu’elle avait dépensé le reste en parures.
Roger et moi montâmes à bord de la belle frégate La Galatée ; nos hommes étaient braves, expérimentés et bien entraînés, mais notre commandant était un idiot qui se croyait un Jean Bart parce qu’il savait jurer mieux qu’un capitaine d’armée, parce qu’il assassinait des Français, et parce qu’il n’avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il ne comprenait la pratique que très médiocrement. Cependant, la fortune nous fut favorable dès le départ. Nous quittâmes bien le mouillage — grâce à une rafale de vent qui força la flotte de blocus à nous laisser un large espace — et nous commencions notre croisière en incendiant une sloop anglaise et un navire de la Compagnie des Indes orientales au large du Portugal.
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# book_title: Le jeu de Backgammon
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"Mon cher Roger, vous avez une maîtresse et une amie qui vous aiment. Croyez-moi, il peut encore y avoir du bonheur pour vous dans cette vie." Je l'ai étreint et suis sorti, le laissant seul avec Gabrielle.
Je ne crois pas que nous aurions réussi à faire davantage que retarder son projet fatal s’il n’avait pas reçu l’ordre de l’Amirauté de s’embarquer comme premier lieutenant à bord d’une frégate destinée à une croisière dans les mers indiennes — à condition qu’elle puisse d’abord franchir les lignes de la flotte anglaise qui bloquait le port. C’était une entreprise dangereuse. Je lui ai fait remarquer qu’il valait bien mieux mourir noblement d’une balle anglaise que de mettre fin lui-même à sa vie d’une manière ignoble, sans avoir rendu aucun service à son pays. Il a donc promis de vivre.
Il distribua la moitié des quarante mille francs aux marins mutilés ou aux veuves et orphelins de marins ; le reste, il le donna à Gabrielle, qui lui avait d’abord juré de n’utiliser cet argent qu’à des fins charitables. Elle avait bien l’intention de tenir sa parole, pauvre fille ! mais son enthousiasme fut de courte durée. J’ai appris depuis qu’elle avait donné quelques milliers de francs aux pauvres, mais qu’elle avait dépensé le reste en parures.
Roger et moi montâmes à bord de la belle frégate _La Galatée_ ; nos hommes étaient braves, expérimentés et bien entraînés, mais notre commandant était un idiot qui se croyait un Jean Bart parce qu’il savait jurer mieux qu’un capitaine d’armée, parce qu’il assassinait des Français, et parce qu’il n’avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il ne comprenait la pratique que très médiocrement. Cependant, la fortune nous fut favorable dès le départ. Nous quittâmes bien le mouillage — grâce à une rafale de vent qui força la flotte de blocus à nous laisser un large espace — et nous commencions notre croisière en incendiant une sloop anglaise et un navire de la Compagnie des Indes orientales au large du Portugal.Nous navigions lentement vers les mers indiennes, entravés par des vents contraires et par la mauvaise conduite du navire par notre capitaine, dont la stupidité augmentait le danger de notre voyage. Parfois nous étions poursuivis par des forces supérieures, parfois par des navires marchands ; nous ne passâmes pas un seul jour sans une nouvelle aventure. Mais ni la vie risquée qu’il menait, ni les travaux causés par les pénibles devoirs qui lui incombaient à bord ne parvinrent à distraire Roger de ses tristes pensées qui le hantaient sans cesse. Celui qui était autrefois considéré comme l’officier le plus brillant et le plus actif de notre port trouvait désormais presque pénible de remplir simplement son devoir. Dès qu’il était libre de ses devoirs, il se renfermait dans sa cabine, sans livres ni papiers, et l’infortuné passait des heures entières allongé sur son lit, car il ne pouvait pas dormir.
Un jour, remarquant sa dépression, j’osai lui dire :
« Mon garçon, tu te tourmentes pour rien ! Admettons que tu aies volé vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais ; tu montres autant de remords que si tu en avais pris plus d’un million. Dis-moi donc : quand tu aimais la femme du préfet de..., est-ce que cela te dérangeait le moins du monde ? Pourtant, elle valait bien plus que vingt-cinq napoléons. »
Il se retourna sur son matelas sans dire un mot.
« Après tout, » poursuivis-je, « ton crime, puisque tu persistes à l’appeler ainsi, avait un motif honorable et provenait d’un esprit noble. »
Il tourna la tête et me regarda furieusement.
« Oui, car si tu avais perdu, que serait-il arrivé à Gabrielle ? Elle — pauvre fille ! — aurait vendu son dernier vêtement pour toi... Si tu avais perdu, elle serait tombée dans la misère... C’est pour elle, par amour pour elle, que tu as triché. Il y a des gens qui meurent d’amour... qui se tuent pour lui... Toi, mon cher Roger, tu as fait davantage. Pour un homme de notre ordre, il faut davantage de courage pour... voler, pour parler franchement, que pour se suicider. »
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# book_title: Le jeu de Backgammon
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# chapter_title: Le jeu de Backgammon
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Nous navigions lentement vers les mers indiennes, entravés par des vents contraires et par la mauvaise conduite du navire par notre capitaine, dont la stupidité augmentait le danger de notre voyage. Parfois nous étions poursuivis par des forces supérieures, parfois par des navires marchands ; nous ne passâmes pas un seul jour sans une nouvelle aventure. Mais ni la vie risquée qu’il menait, ni les travaux causés par les pénibles devoirs qui lui incombaient à bord ne parvinrent à distraire Roger de ses tristes pensées qui le hantaient sans cesse. Celui qui était autrefois considéré comme l’officier le plus brillant et le plus actif de notre port trouvait désormais presque pénible de remplir simplement son devoir. Dès qu’il était libre de ses devoirs, il se renfermait dans sa cabine, sans livres ni papiers, et l’infortuné passait des heures entières allongé sur son lit, car il ne pouvait pas dormir.
Un jour, remarquant sa dépression, j’osai lui dire :
« Mon garçon, tu te tourmentes pour rien ! Admettons que tu aies volé vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais ; tu montres autant de remords que si tu en avais pris plus d’un million. Dis-moi donc : quand tu aimais la femme du préfet de..., est-ce que cela te dérangeait le moins du monde ? Pourtant, elle valait bien plus que vingt-cinq napoléons. »
Il se retourna sur son matelas sans dire un mot.
« Après tout, » poursuivis-je, « ton crime, puisque tu persistes à l’appeler ainsi, avait un motif honorable et provenait d’un esprit noble. »
Il tourna la tête et me regarda furieusement.
« Oui, car si tu avais perdu, que serait-il arrivé à Gabrielle ? Elle — pauvre fille ! — aurait vendu son dernier vêtement pour toi... Si tu avais perdu, elle serait tombée dans la misère... C’est pour elle, par amour pour elle, que tu as triché. Il y a des gens qui meurent d’amour... qui se tuent pour lui... Toi, mon cher Roger, tu as fait davantage. Pour un homme de notre ordre, il faut davantage de courage pour... voler, pour parler franchement, que pour se suicider. »("Maintenant, peut-être," interrompit le capitaine son récit, "vous me trouvez ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger m'avait doté d'une éloquence opportune que je ne possède plus aujourd'hui ; et, que le diable m'emporte, en disant ce que j'ai dit, je parlais en toute sincérité, et je crois tout ce que j'ai dit. Ah ! J'étais jeune alors !")
Roger ne répondit pas pendant longtemps ; puis il me tendit la main.
"Mon ami," dit-il, faisant un grand effort sur lui-même, "vous pensez trop bien de moi. Je suis un misérable lâche. Quand j'ai trompé le Hollandais, ma seule pensée était de gagner les vingt-cinq napoléons, c'était tout. Je n'ai jamais pensé à Gabrielle, et c'est pourquoi je me méprise... J'ai mis mon honneur en moins de valeur que vingt-cinq napoléons !... Quelle bassesse ! Oui, je pourrais être heureux si je pouvais me dire que j'avais volé pour épargner à Gabrielle la misère... Non !... non ! Je n'ai pas pensé à elle... Je n'étais pas amoureux à ce moment-là... J'étais un joueur... J'étais un voleur... J'ai volé de l'argent pour le posséder moi-même... Et cet acte m'a tellement dégradé, m'a tellement avili, que je n'ai plus ni courage ni amour... Je le vois bien ; je ne pense plus à Gabrielle... Je suis un homme brisé."
Il était si malheureux que, s'il m'avait demandé de lui remettre ses pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.
Un vendredi, ce jour de mauvais augure, il découvrit qu'une grande frégate anglaise, l'Alcestis, nous poursuivait. Elle portait cinquante-huit canons, alors que nous n'en avions que trente-huit. Il hissa toutes les voiles pour lui échapper, mais sa vitesse était supérieure à la nôtre, et elle nous rattrapait minute par minute. Il était évident que, avant la nuit, nous serions contraints de livrer une bataille inégale. Notre capitaine appela Roger dans sa cabine, où ils consultèrent ensemble pendant plus d'un quart d'heure. Roger remonta sur le pont, me prit par le bras et me tira à l'écart.
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# book_title: Le jeu de Backgammon
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("Maintenant, peut-être," interrompit le capitaine son récit, "vous me trouvez ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger m'avait doté d'une éloquence opportune que je ne possède plus aujourd'hui ; et, que le diable m'emporte, en disant ce que j'ai dit, je parlais en toute sincérité, et je crois tout ce que j'ai dit. Ah ! J'étais jeune alors !")
Roger ne répondit pas pendant longtemps ; puis il me tendit la main.
"Mon ami," dit-il, faisant un grand effort sur lui-même, "vous pensez trop bien de moi. Je suis un misérable lâche. Quand j'ai trompé le Hollandais, ma seule pensée était de gagner les vingt-cinq napoléons, c'était tout. Je n'ai jamais pensé à Gabrielle, et c'est pourquoi je me méprise... J'ai mis mon honneur en moins de valeur que vingt-cinq napoléons !... Quelle bassesse ! Oui, je pourrais être heureux si je pouvais me dire que j'avais volé pour épargner à Gabrielle la misère... Non !... non ! Je n'ai pas pensé à elle... Je n'étais pas amoureux à ce moment-là... J'étais un joueur... J'étais un voleur... J'ai volé de l'argent pour le posséder moi-même... Et cet acte m'a tellement dégradé, m'a tellement avili, que je n'ai plus ni courage ni amour... Je le vois bien ; je ne pense plus à Gabrielle... Je suis un homme brisé."
Il était si malheureux que, s'il m'avait demandé de lui remettre ses pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.
Un vendredi, ce jour de mauvais augure, il découvrit qu'une grande frégate anglaise, l'Alcestis, nous poursuivait. Elle portait cinquante-huit canons, alors que nous n'en avions que trente-huit. Il hissa toutes les voiles pour lui échapper, mais sa vitesse était supérieure à la nôtre, et elle nous rattrapait minute par minute. Il était évident que, avant la nuit, nous serions contraints de livrer une bataille inégale. Notre capitaine appela Roger dans sa cabine, où ils consultèrent ensemble pendant plus d'un quart d'heure. Roger remonta sur le pont, me prit par le bras et me tira à l'écart."Dans deux heures", dit-il, "nous serons engagés. Cet homme imprudent qui se pavanera sur le pont supérieur a perdu la tête. Il a deux options : la première, et la plus honorable, serait de laisser l'ennemi venir jusqu'à nous, puis de prendre d'assaut le navire avec une centaine de nos meilleurs hommes ; l'autre option, qui n'est pas mauvaise, mais plutôt lâche, consiste à nous alléger en jetant certaines de nos armes par-dessus bord. Nous pourrions alors nous diriger vers la côte africaine la plus proche, que nous verrons bientôt à bâbord. Le capitaine anglais serait bientôt obligé d'abandonner la poursuite, par peur d'échouer. Mais notre... capitaine n'est ni lâche ni héros. Il se laissera détruire par des tirs à bonne distance, et après quelques heures de combat, il fera honorablement baisser son drapeau. Tant pis pour vous. Les pontons de Portsmouth seront votre sort. Je n'ai aucune envie de les voir."
"Peut-être," dis-je, "nos premiers tirs endommageront suffisamment l'ennemi pour la contraindre à abandonner la poursuite."
"Écoutez, je n'ai pas l'intention d'être fait prisonnier ; je me tuerai. Il est temps que je mette fin à tout cela. Si, par malheur, je ne suis que blessé, donnez-moi votre parole d'honneur que vous me jetterez par-dessus bord. C'est la mort digne d'un bon marin."
"Quelles absurdités ! " s'exclamai-je. "Quelle charge de me faire assumer !"
"Vous accomplirez le devoir d'un véritable ami. Vous savez que je devrai mourir. Je n'ai consenti à ne pas me suicider qu'en espérant être tué ; vous devez vous en souvenir. Venez, promettez-moi cela ; si vous refusez, je m'adresserai au matelot du canot, qui ne me refusera pas."
Après avoir réfléchi pendant un certain temps, je lui dis :
"Je vous donne ma parole de faire ce que vous souhaitez, à condition que vous soyez mortellement blessé, sans espoir de guérison. Dans ce cas, je consens à vous épargner davantage de souffrances."
"Je serai mortellement blessé ou je serai tué sur-le-champ."
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"Dans deux heures", dit-il, "nous serons engagés. Cet homme imprudent qui se pavanera sur le pont supérieur a perdu la tête. Il a deux options : la première, et la plus honorable, serait de laisser l'ennemi venir jusqu'à nous, puis de prendre d'assaut le navire avec une centaine de nos meilleurs hommes ; l'autre option, qui n'est pas mauvaise, mais plutôt lâche, consiste à nous alléger en jetant certaines de nos armes par-dessus bord. Nous pourrions alors nous diriger vers la côte africaine la plus proche, que nous verrons bientôt à bâbord. Le capitaine anglais serait bientôt obligé d'abandonner la poursuite, par peur d'échouer. Mais notre... capitaine n'est ni lâche ni héros. Il se laissera détruire par des tirs à bonne distance, et après quelques heures de combat, il fera honorablement baisser son drapeau. Tant pis pour vous. Les pontons de Portsmouth seront votre sort. Je n'ai aucune envie de les voir."
"Peut-être," dis-je, "nos premiers tirs endommageront suffisamment l'ennemi pour la contraindre à abandonner la poursuite."
"Écoutez, je n'ai pas l'intention d'être fait prisonnier ; je me tuerai. Il est temps que je mette fin à tout cela. Si, par malheur, je ne suis que blessé, donnez-moi votre parole d'honneur que vous me jetterez par-dessus bord. C'est la mort digne d'un bon marin."
"Quelles absurdités ! " s'exclamai-je. "Quelle charge de me faire assumer !"
"Vous accomplirez le devoir d'un véritable ami. Vous savez que je devrai mourir. Je n'ai consenti à ne pas me suicider qu'en espérant être tué ; vous devez vous en souvenir. Venez, promettez-moi cela ; si vous refusez, je m'adresserai au matelot du canot, qui ne me refusera pas."
Après avoir réfléchi pendant un certain temps, je lui dis :
"Je vous donne ma parole de faire ce que vous souhaitez, à condition que vous soyez mortellement blessé, sans espoir de guérison. Dans ce cas, je consens à vous épargner davantage de souffrances."
"Je serai mortellement blessé ou je serai tué sur-le-champ."Il me tendit la main, et je la serrai fermement.

Après cela, il était plus calme, et même une sorte de gaieté guerrière brillait sur son visage. Vers trois heures de l'après-midi, les canons ennemis commencèrent à tirer sur notre gréement. Nous enroulâmes alors une partie de nos voiles, franchîmes la proue de l'Alcestis, et ouvrims un feu nourri, auquel les Anglais répondirent vigoureusement. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien méthodiquement, voulut tenter de prendre d'assaut le navire ennemi ; mais nous avions déjà de nombreux morts et blessés, et le reste de notre équipage avait perdu courage. Notre gréement, par ailleurs, avait été gravement endommagé, et nos mâts étaient sérieusement détériorés. Justement alors que nous réduisions les voiles pour nous rapprocher du navire anglais, notre grand mât, qui n'avait rien pour le maintenir en place, tomba avec un bruit horrible.
L'Alcestis profita de la confusion dans laquelle cet accident nous avait plongés. Elle s'approcha de notre poupe en position de bordée et ouvrit le feu à moins d'une demi-pistole de nous ; elle sema notre malheureuse frégate de projectiles, de proue en poupe, et nous n'étions en mesure de pointer que deux petits canons en sa direction. À ce moment-là, je me trouvais près de Roger, qui s'affairait à couper les haubans qui maintenaient encore le mât tombé. J'ai senti mon bras être pressé violemment ; je me suis retourné et l'ai vu étendu à plat sur le pont, couvert de sang. Il avait reçu une charge de balles de grenaille dans l'estomac.
« Que pouvons-nous faire, lieutenant ? » s'exclama le capitaine, se précipitant vers nous.
« Fixez notre drapeau à ce bout de mât et coulez le navire. »
Le capitaine le laissa là, car cette suggestion ne lui plaisait guère.
« Venez, » dit Roger, « rappelez-vous votre promesse. »
« Ce n'est rien, » dis-ei ; « vous vous en remettrez. »
« Jetez-moi par-dessus bord ! » s'exclama-t-il, jurant effrayé et me saisissant par les revers de ma veste ; « vous voyez bien que je ne peux pas me rétablir. Jetez-moi à la mer ; je ne veux pas voir notre drapeau enlevé. »
Deux matelots s'approchèrent pour le porter en bas.
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Il me tendit la main, et je la serrai fermement. Après cela, il était plus calme, et même une sorte de gaieté guerrière brillait sur son visage. Vers trois heures de l'après-midi, les canons ennemis commencèrent à tirer sur notre gréement. Nous enroulâmes alors une partie de nos voiles, franchîmes la proue de l'Alcestis, et ouvrims un feu nourri, auquel les Anglais répondirent vigoureusement. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien méthodiquement, voulut tenter de prendre d'assaut le navire ennemi ; mais nous avions déjà de nombreux morts et blessés, et le reste de notre équipage avait perdu courage. Notre gréement, par ailleurs, avait été gravement endommagé, et nos mâts étaient sérieusement détériorés. Justement alors que nous réduisions les voiles pour nous rapprocher du navire anglais, notre grand mât, qui n'avait rien pour le maintenir en place, tomba avec un bruit horrible.
L'Alcestis profita de la confusion dans laquelle cet accident nous avait plongés. Elle s'approcha de notre poupe en position de bordée et ouvrit le feu à moins d'une demi-pistole de nous ; elle sema notre malheureuse frégate de projectiles, de proue en poupe, et nous n'étions en mesure de pointer que deux petits canons en sa direction. À ce moment-là, je me trouvais près de Roger, qui s'affairait à couper les haubans qui maintenaient encore le mât tombé. J'ai senti mon bras être pressé violemment ; je me suis retourné et l'ai vu étendu à plat sur le pont, couvert de sang. Il avait reçu une charge de balles de grenaille dans l'estomac.
« Que pouvons-nous faire, lieutenant ? » s'exclama le capitaine, se précipitant vers nous.
« Fixez notre drapeau à ce bout de mât et coulez le navire. »
Le capitaine le laissa là, car cette suggestion ne lui plaisait guère.
« Venez, » dit Roger, « rappelez-vous votre promesse. »
« Ce n'est rien, » dis-ei ; « vous vous en remettrez. »
« Jetez-moi par-dessus bord ! » s'exclama-t-il, jurant effrayé et me saisissant par les revers de ma veste ; « vous voyez bien que je ne peux pas me rétablir. Jetez-moi à la mer ; je ne veux pas voir notre drapeau enlevé. »
Deux matelots s'approchèrent pour le porter en bas.« À vos canons, lâches ! » cria-t-il de toutes ses forces ; « utilisez des balles de grenaille et visez le pont. Et quant à vous, si vous ne tenez pas votre parole, je vous maudirai et je vous considérerai comme les hommes les plus lâches et les plus vils ! »
Sa blessure était certainement mortelle. J'ai vu le capitaine appeler un midshipman et lui donner l'ordre d'abaisser le drapeau.
"Serrez-moi la main", dis-je à Roger.
Et à ce moment-là, notre drapeau fut abaissé...
"Capitaine, il y a une baleine à bâbord !" interrompit un enseigne, courant vers nous.
"Une baleine ?" s'exclama joyeusement le capitaine, laissant son récit inachevé. "Rapidement ! Lancez le longboat et le yawl aussi ! Tous les longboats à l'eau ! Amenez les harpons et les cordes !"...
Je n'ai jamais su comment le pauvre lieutenant Roger est mort. 1830.
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# chapter_title: Le jeu de Backgammon
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« À vos canons, lâches ! » cria-t-il de toutes ses forces ; « utilisez des balles de grenaille et visez le pont. Et quant à vous, si vous ne tenez pas votre parole, je vous maudirai et je vous considérerai comme les hommes les plus lâches et les plus vils ! »
Sa blessure était certainement mortelle. J'ai vu le capitaine appeler un midshipman et lui donner l'ordre d'abaisser le drapeau.
"Serrez-moi la main", dis-je à Roger.
Et à ce moment-là, notre drapeau fut abaissé...
* * * * *
"Capitaine, il y a une baleine à bâbord !" interrompit un enseigne, courant vers nous.
"Une baleine ?" s'exclama joyeusement le capitaine, laissant son récit inachevé. "Rapidement ! Lancez le longboat et le yawl aussi ! Tous les longboats à l'eau ! Amenez les harpons et les cordes !"...
Je n'ai jamais su comment le pauvre lieutenant Roger est mort. 1830.
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